Le théâtre entre Histoire et histoires
 

Qu'en est-il de l'Histoire dans les histoires au théâtre ? Dans ces histoires qui souvent s'arrêtent derrière la porte du voisin ? Où le monde ne se reflète qu'à travers une réalité télévisée, et se fige dans la bulle d'une sacro-sainte sphère privée. Reste alors à se reconnaître ou pas dans ces images du quotidien que nous renvoie le théâtre, dans ces mondes délimités où presque plus rien désormais ne semble pouvoir nous expulser hors de la bulle individualiste, fragile pourtant, mais que ne parvient pas à percer le mouvement de l'Histoire...

 

Devant le paysage du théâtre contemporain, le constat est souvent fait d’un abandon des perspectives larges, au profit d’une fuite en avant dans des approches délibérément réduites, pour ne pas apparaître réductrices. Le geste théâtral aurait perdu de son ampleur, le vieux doigt ne serait plus pointé que sur des petits conflits… La famille, les relations interpersonnelles auraient-elles, lorsque fait défaut la confiance dans des cadres interprétatifs larges, repoussé définitivement l’Histoire hors des limites de la scène, pour l’abandonner au discours politico-médiatique ? Les questions essentielles, sans doute, restent les mêmes, mais les talk-shows, agoras d’aujourd’hui, sont devenus le lieu privilégié de leur liquidation…

 

La société contemporaine de l'information et de la communication médiatique a depuis longtemps rompu le lien avec son Histoire. Toutes les continuités dans l'expérience commune du temps se dissolvent dans l'accumulation de la pure information. Rien n'est moins contrôlable que l'atomisation du présent par le flux informationnel médiatique. Et pourtant, cette atomisation nourrit précisément la grande illusion de parvenir à englober le monde du regard à l'heure du web et de la réalité télévisuelle globale. Chaque information paraît objective et accessible. Chaque avantage dans l'acquisition de l'information devient un atout en terme de pouvoir. L'Ici et Maintenant, dans son omniprésence, fait exploser l'Histoire en morceaux à partir desquels il est toujours plus difficile de reconstituer un tout. Mais ces fragments de représentations de l'Histoire ne permettent pas de fonder un consensus politique, voire idéologique, une appartenance commune. La lecture historique du présent ne fonctionne plus comme moment d'identification : sans horizon utopique, l'Histoire a perdu sa vision et son image.

 

Dès lors, de quelle manière le théâtre peut-il raconter l'Histoire, lorsque celle-ci s'est dissoute dans les bits et les bytes de l'information ? Que projeter par la fiction, lorsque les visions globales semblent être devenues inconcevables ? Avec l'effondrement des utopies au 20ème siècle, les hommes de théâtre ont perdu tout accès immédiat au présent et à l'Histoire. Un positionnement clair signifierait engagement et prise de parti ... mais contre ou en faveur de qui, dans quel but concret et par le biais de quelles valeurs ? Une attitude résolument objective nécessiterait une distance analytique et la possibilité d'une mise en perspective de l'événementiel. Cependant, la réalité semble par trop complexe dans son enchevêtrement global, le résidu d'un canon de valeurs sur lequel une société peut encore s'entendre paraît trop mince. Là où il n'est plus de « vérités » à illustrer, l'art doit donner des formes nouvelles au questionnement sur le monde. Dans le meilleur des cas, cela mènerait, au théâtre également, à la multiplication des perspectives sur le présent et sur l'Histoire qui n'apportent aucune réponse. Ces dernières années, cela a conduit la plupart du temps à ce que le théâtre réduise toujours davantage son angle d'approche et ramène la grande Histoire collective à des histoires de famille. Cherchant le macrocosme dans le microcosme, il a fini par en arriver aux marges de la société. Ainsi, plus d'un auteur a puisé ses thématiques pour le théâtre dans ce qui paraît extérieur à l'humanité ainsi que dans les minorités sociales, exprimant certes une critique fondamentale de la société, mais qui ne connaît plus le geste politique en vue d'un monde meilleur. Une nouvelle génération se dégage aujourd'hui, qui partage un malaise profond face à la société ... mais qui ne sait plus quels visages elle doit donner à ses adversaires. Luttes des classes et du travail n'ont plus rien à voir avec le monde dont ils font l'expérience, catégories politiques et sociales s'estompent, et ... par-delà le conformisme des codes et des modes ... rien ne permet véritablement de fonder une identité sur une idée.

 

C'est précisément de visages dont le théâtre a besoin sur la scène, de récits derrière les phénomènes globaux et de figures concrètes à la place de typologies abstraites. Mais au cours du 20ème siècle, l'historiographie a fait son deuil de l'idée selon laquelle les « grands hommes » font l'Histoire. Pourtant, quels traits prend, si ce n'est ceux de Janus, le visage des grandes organisations mondiales et des administrations politiques, du capitalisme et de ses mécanismes, qui semblent déterminer le cours du monde ? Quel récit peut aujourd'hui correspondre à une conception de l'Histoire qui apparaît toujours plus abstraite et complexe ? Sans doute, les grands matériaux du théâtre, ceux d'un Shakespeare par exemple, peuvent-ils être interprétés dans le sens d'un récit sur le pouvoir, défini comme le « grand mécanisme » qui détermine le cours du temps. Mais le théâtre s'est de nouveau contenté ces derniers temps d'examiner la dimension existentielle de telles figures du pouvoir. La perte de crédit des grands modèles explicatifs renvoie le théâtre et ses auteurs du côté du microcosme de l'Homme. En lieu et place de positionnements et d'interprétations dramaturgiques clairs, on prend les textes au mot, prudemment. Le collectif théâtral, depuis longtemps, a échoué face au metteur en scène. De son côté, le public regroupe désormais des personnes individuelles qui ne sont plus en mesure de s'entendrent autour d'expériences communes. Où le théâtre va-t-il alors chercher son public ? Quels récits, quelles visions déterminent aujourd'hui le discours des artistes ... par-delà les frontières de la scène également ? Si ce discours n'est plus à même de dire l'Histoire, l'artiste reste capable de considérer son rôle et celui du théâtre à l'intérieur des processus historiques. Le théâtre, affranchi de l'illusion de pouvoir dire objectivement le monde, devient alors le lieu de l'expérience concrète et physique de celui-ci. Ne convient-il alors pas de repenser les modes traditionnels du discours théâtral sur le devenir collectif ? Le théâtre n'est-il pas contraint de reposer sans cesse la question du sens et du contenu de l'art ? Ces interrogations sont celles qui animent, par-delà la diversité des parcours, la réflexion du théâtre dans la « vieille Europe ».

 
Barbara Engelhardt
 
Dates des débats : Vendredi 12 mars 03 (horaire à confirmer) - Samedi 13 mars 2004 à 15h